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L’héritage colonial : "Ce qu’il faut dire" où la libération de la parole permet d’interroger le fond des choses, de garder vivante la mémoire

  • Écrit par : Christian Kazandjian

Ce qu'il faut dire Par Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ Ce qu’il faut dire, pièce de Léonora Miano, se joue comme une symphonie. La comparaison avec la musique ne tient pas seulement à la présence sur scène d’une musicienne, Triinu Tammsalu, mais au découpage même de la pièce en trois séquences et au rôle de soliste confié à une comédienne épatante, Karine Pedurand.

Le premier tableau, La Question blanche, offre un climat apaisé, adagio poétique, teinté de mélancolie. Dans le deuxième, Le Fond des choses, la colère monte, crescendo, la langue se fait crue, le propos direct, brutal. Le dernier mouvement retrouve l’apaisement initial. Il en appelle à la quête de la fraternelle humanité.

Spoliations

Le texte, dans Le fond des choses, dresse l’effroyable tableau de la colonisation, le génocide, l’esclavage, en Amérique, en Afrique. Il y est question de spoliation des richesses naturelles, d’annihilation de cultures et de langues, de l’imposition des lois et d’ordres de l’Europe occidentale. Les questions migratoires, qui ont traversé l’histoire humaine, ressortent aujourd’hui, distordues, instrumentalisées, par ceux-là mêmes qui furent les responsables des exils forcés. Ces flux successifs exigent d’être discutés à l’aune des réalités historiques, cultuelles, sociales, sans masques. Les conquistadores, les colons, puis les trusts, les sociétés anonymes, ivres d’accumulation capitalistique, ont inventé des concepts tels que : noir, blanc, Afrique, Amérique, considérant les terrains conquis comme propriétés propres et les peuples qui y vivaient depuis des millénaires, comme inexistants, sauf sous forme de bras faisant tourner la machine du « progrès ».

Interrogations

Ce qu’il faut dire n’est pas sans rappeler les écrits d’Aimé Césaire, les romans de Jacques Roumain, et le brûlot de Franz Fanon, Peau noire, Masques blancs. La pièce évoque, comme chez l’écrivain psychiatre martiniquais, ce que le colonialisme a laissé en héritage à l’humanité. Elle se termine, dans un final « lento » par un appel à la conscience, à l’abandon par les opprimés de la victimisation : un message d’espoir empreint de cette interrogation centrale : « comment fraterniser quand les héros des uns sont les bourreaux des autres. »

Catherine Vrignaud Cohen a fait le choix de mettre en scène la parole nue. Le plateau ne comporte que deux cubes, tantôt terre ancestrale où reposer, tantôt tribune où s’adresser aux spectateurs. Les enceintes qui y trônent sont là pour soutenir, amplifier le propos. Le vêtement de la comédienne, de gris lorsqu’il est question des origines, passe à la blancheur d’un chemise quand, elle arpente la scène, micro en main, dans le deuxième tableau, façon prédicateur ; la protagoniste enfile ensuite le blouson rouge de la révolte, avant de dévoiler les épaules nues, la peau, cette peau que d’aucuns veulent ne voir que noire, quand elle est une peau simplement humaine. La musique n’est pas d’accompagnement ; elle soupire, enfle, vibre au rythme du texte. La musicienne, avec sa guitare est complice, actrice d’un dialogue qui interroge notre identité d’être humain. Un spectacle éminemment politique, sans être incantatoire, une pièce donc éminemment utile dans le contexte du repli identitaire d’une Europe, qui, loin d’assumer son passé colonial, opte pour dresser des murs, qui tôt ou tard, comme l’histoire regorge d’exemples, ne pourront que s’effondrer.

Ce qu’il faut dire 
Texte : Léonora Miano
Mise en scène : Catherine Vrignaud Cohen
Avec Karine Pedurand et Triinu Tammsalu
Costumes : Sandra Berrebi 
Chorégraphe : Corinne Chachay
Collaboration artistique : Huma Rosentalski

Dates et lieux des représentations: 

- Jusqu'au 10 mars 2024 au Théâtre de La Reine blanche, Paris 18e (01.40.05.06.96.)

- Les 14 et 15 mars 2024  à la Scène Europe de Saint-Quentin (02)

- Du 3 au 21 juillet 2024 au Festival d'Avignon Off


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