Gagnez 3 x 2 places au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse avec La Grande Parade !

Tentez votre chance avant le 23 novembre en envoyant vos nom, prénom et adresse postale à :

lagrandeparade@lagrandeparade.fr

- See more at: http://lagrandeparade.fr/index.php/le-manege-des-momes/coups-de-coeur/319-fabian-negrin-jouons-avec-les-mots-au-caprice-du-vent#sthash.o4JUph3T.dpuf

Séverine Chavrier : "Chez Faulkner, j'aime ses êtres pleins qui choisissent leur obsession plutôt que rien, des damnés qui refusent le petit pré carré de la vie."

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : vendredi 15 juin 2018 09:23 Affichages : 335

palmiersPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Directrice du CDN Orléans, musicienne, metteur en scène et comédienne, Séverine Chavrier est détentrice d'une médaille d'or, d'un diplôme du Conservatoire de Genève en piano et d'un premier prix d'analyse musicale. Auprès notamment de Michel Fau, Félix Prader, Christophe Rauck ou encore Rodrigo Garcia, elle se forme au jeu d'acteur et son parcours d'artiste ensuite se construit au fur et à mesure des croisements et des rencontres. Dans ses mises en scène, le théâtre dialogue toujours avec la musique, la danse, l'image et la littérature.

Elle présente au Printemps des Comédiens 2018 son adaptation du onzième roman de William Faulkner, Les palmiers sauvages, qui dépeint la passion fatale de deux êtres en rupture de ban. Charlotte Rittenmeyer a quitté mari, enfants et vie bourgeoise pour Harry Wilbourne, alors étudiant et qui renonce à l'internat de médecine pour la suivre. Montré du doigt, leur amour va les plonger en enfer et l'issue sera forcément...dramatique.

Rencontre avec Séverine Chavrier que nous remercions vivement pour son propos inspiré et brillant!

Vous êtes invitée, entre 2014 et 2016, à créer deux pièces au Théâtre Vidy-Lausanne, "Nous sommes repus mais pas repentis", d’après Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard et "Les Palmiers sauvages", d’après le roman de William Faulkner. Les avez-vous montées comme un diptyque?  Comment s’est porté votre choix pour la pièce de Faulkner? Sa dimension tragique ( au sens mythologique du terme) a-t-elle été le premier intérêt pour ce texte? ou bien ce personnage féminin fascinant de l’amante aux « yeux jaunes »?
Les deux pièces se font écho par certains aspects de leur scénographie et leur mode de production. Elles ont été présentées en parallèle à l'Odéon en 2016. L’une est tout entière sous le signe de la fuite dans un road-movie et « un trajet » qui sera le hiéroglyphe de cette histoire d’amour à mort, livrée à la terre américaine, l’autre creuse au contraire un immobilisme morbide, celui de la famille, de la maison de famille, de l’héritage insupportable dans cette salle à manger hantée par ses ancêtres et l’histoire sanglante d’une Autriche ralliée à la cause du national-socialisme. L’une explore la question du couple et du corps amoureux et désirant, l’autre celle de la fratrie, de sa cruauté, d’un possible inceste de l’enfance. 
Je tournais autour de Faulkner depuis longtemps. Ce qui m'a beaucoup attiré est son attention particulière aux sons, que ce soit le bruit des clous dans le cercueil pendant l’agonie d’Addie dans Tandis que j’agonise…ou les cris de Benji au premier chapitre du Bruit et de la Fureur, le bruit du vent cas omniprésent dans Les Palmiers sauvages. 
Chez Faulkner, j'aime aussi la dimension humaine, sa grande compassion pour l'être humain, ses êtres pleins qui choisissent leur obsession plutôt que rien, des damnés qui refusent le petit pré carré de la vie. Et puis son écriture qui n'a cessé de faire des tentatives formelles qui ont été si importantes pour toute la littérature, notamment pour le Nouveau Roman en France et principalement par son rapport au temps éclaté, au récit.

Chez Faulkner, j'aime aussi la dimension humaine, sa grande compassion pour l'être humain, ses êtres pleins qui choisissent leur obsession plutôt que rien, des damnés qui refusent le petit pré carré de la vie.

les palmiers sauvages Je cherchais à travailler à nouveau sur l’intime, l’impossible à deux. Si ce roman est excentré dans son œuvre, il fait partie des textes rares sur une énigmatique histoire d’amour. Godard le cite plusieurs fois dans ses films notamment dans À bout de souffle et Nouvelle vague. Je me suis dit qu’il fallait le nourrir de l’univers faulknérien…
À moins que ce soit effectivement ce personnage de Charlotte, artiste aux yeux jaunes, qui m’ait vraiment séduite, sa force, son masculin, sa brutalité tendre, son engagement physique, sa quête de liberté, sa façon de mettre son désir au centre.

Je cherchais à travailler à nouveau sur l’intime, l’impossible à deux.

Était-ce la première fois que vous travailliez sur l’univers de l’auteur américain? Y-a-t-il d’autres oeuvres de ce démiurge qui ont éclairé aussi votre travail sur « Les palmiers sauvages »?
C’est la première fois que je travaillais sur Faulkner. Pour l'adaptation de ce roman hors-sol, il fallait s'inspirer de toute l'œuvre de Faulkner, de tous ses romans (la trilogie des Snopes par exemple). Dans Lumière d'août, il y a quelques beaux éclats d’amour et de grande lucidité sur les femmes. Dans Le Bruit et la fureur et dans Tandis que j'agonise, Faulkner met en scène des situations matricielles qui nous ont beaucoup inspirées. Il y a aussi de très beaux textes sur Faulkner comme ceux d'Édouard Glissant et la question du dévoilement, Pierre Bergounioux et sa vision matérialiste historique: Faulkner serait le premier à avoir donné la parole aux laissés pour compte, aux femmes, aux enfants, aux animaux….

«Les palmiers sauvages » dépeint un couple que le puritanisme américain des années trente désapprouve. Un thème que l’on a pu voir traiter au cinéma dernièrement par exemple…Quels ont été vos sources d’inspiration? 

Quelques films phare de la nouvelle vague La Maman et la putain de Jean Eustache. Passion de Jean-Luc Godard. L'amour fou de Jacques Rivette. Twentynine Palms de Bruno Dumont que j'ai vu après, mais qui est peut-être l’adaptation la plus proche des Palmiers Sauvages sans s’en revendiquer d’ailleurs. Tout le cinéma de Dumont a pour moi quelque chose de faulknérien.

On a pu lire que vous utilisiez la parole comme matière, une parole souvent erratique d’ailleurs… Est-ce le cas aussi dans cette création? Cela vous a-t-il permis de mettre en valeur l’écriture de l’auteur, sa prose tortueuse, sa prosodie travaillée?
Chez Faullkner, il y a plusieurs niveaux de langue, liant une volonté vernaculaire et un courant de conscience. Sur le plateau, il fallait que cela existe. Le niveau vernaculaire est présent dans cette langue qu’il fallu inventer, imaginer, investir entre les deux amants, Faulkner n’en dit presque rien.
Les voix des comédiens sont amplifiées et cela permet de jouer sur une proximité et une amplitude vaste, mais aussi de mêler les ambiances sonores, voix off, enregistrements. Je vois ça comme un concerto pour deux instruments et bruits du monde. Je voulais retrouver les sensations de ces paroles que l'on se dit dans le noir. Les chuchotements, les cris d'extase ou les aveux d'après l'amour. Je voulais aussi retrouver les vrais gestes de l'amour, pas ceux qui se contentent d'en montrer le visage joyeux. Le désir est plus compliqué, plus douloureux, il porte une violence, est parfois réprouvé. Il s'agit d’inventer une langue entre ces personnages, langue non écrite dans le roman qui la plupart du temps ne signale que les faits. 

Je voulais retrouver les sensations de ces paroles que l'on se dit dans le noir. Les chuchotements, les cris d'extase ou les aveux d'après l'amour. Je voulais aussi retrouver les vrais gestes de l'amour, pas ceux qui se contentent d'en montrer le visage joyeux.

severine chavrierFaulkner met en scène l'irrationalité de nos vies et de nos combats. Il creuse dans le courant de conscience, dans ces moments où les personnages ont des instants d'illumination, des fulgurances. C'est par cela, par leur étonnement qu'on accède à leur vérité. Dans la pièce, c’est la voix du personnage masculin Harry que nous suivons en voix off dans les méandres sa conscience et ses efforts de formulation, de compréhension avec toujours ce « retard », ce délai qui est un autre suspens.

Chez Faullkner, il y a plusieurs niveaux de langue, liant une volonté vernaculaire et un courant de conscience. Sur le plateau, il fallait que cela existe.

Cette idylle menacée tourne au huit-clos : comment avez-vous travaillé cette atmosphère? Par le biais d’une mise en scène qui sollicite le corps des acteurs?
On a choisi de s'accrocher au trajet des deux personnages, à leur déplacement sur le territoire américain. Le couple fuit et vit dans les maisons qui ne sont pas les siennes.
Toute la scénographie est partie de ce constat : comment aménager chaque fois sa couche? Et du coup comment, plastiquement, sur ce plateau unique faire naître ces lieux? Et portée par cette rêverie: un plateau entièrement lit, entièrement recouvert de matelas où l’on pourrait faire l’amour partout.
Le roman ne parle pas de leur vie quotidienne et de ce qui se passe entre eux. C'est donc cela qu'il fallait explorer : que se disent-ils vraiment ? Que montrer sur scène de leur érotisme ? Par les moyens du plateau, plus humoristiques et vivants qu'au cinéma, on a plongé dans la manière de montrer la passion et la magie de ce couple grâce aux sons. Et comment le monde extérieur peut-il s’inviter dans ce huis-clos, par quelle évocation, quel média?

Votre mise en scène mêle l’incarnation à la musique?
Le théâtre est musical par nature. La scène et le jeu de l'acteur le sont aussi. Je ne cherche pas une musique par le verbe, mais plutôt que tout soit musique. La vidéo aussi est très musicale : en fonction de la musique, l'image bouge, change. Le spectacle commence par le son et finit avec lui, après que l’image ait disparu. Le bruit du vent, décrit magnifiquement par Faulkner est omniprésent dans la pièce ainsi que beaucoup d’autres matières sonores, qui menacent, grondent à la porte et parfois soutiennent quelques accents lyriques dans cette descente aux enfers.

....et ajoute de l’image-vidéo? Parlez-nous du travail de Jérôme Vernez…
Avec Jérôme Vernez, nous avons tourné des images près du lieu de répétition. Le lac en pleine tempête rappelait ce chalet dans le Wisconsin où les deux amants cherchent chacun une communion impossible avec la nature. Certains espaces comme la forêt nous a aussi inspiré pour imaginer des scènes du passé, le mariage de Charlotte, sa fuite… Ensuite, nous avons travaillé sur une écriture filmique polyphonique à partir de toute cette matière. La vidéo fait vivre un hors champ spatial et temporel au plateau.
Un autre dispositif vidéo en direct fait exister le noir profond de la nuit des amants et nous permet de montrer ce que nous ne voyions pas de l’autre.

Le théâtre est musical par nature.

Cette pièce - a priori- a été l’occasion pour vous de travailler sur la thématique de la femme et du regard que la société d’alors portait sur elle. Cette femme à la vie bourgeoise, cette Charlotte Rittenmeyer, résonne-t-elle encore en 2018?
C'est rare, une femme qui quitte mari et enfant. Ce qu'il dit sur les femmes m'intéresse aussi. C'est à la fois violent, lucide et amer, mais assez beau. On a pu le traiter de misogyne, pas moi. Charlotte est une femme sauvage, artiste qui détient une part de masculinité. La question du désir et la représentation de l'intime sur scène sont passionnantes. 

Quel rôle interprétez-vous? Et Laurent Papot et Deborah Rouach? Nous expliqueriez-vous les raisons de cette distribution? 
Laurent Papot avec qui je travaille depuis si longtemps avait la douceur et l’inventivité pour incarner ce personnage si féminin et plonger dans l’invention d’un langage du corps au plateau, et l’exploration de la figuration du désir sur un plateau de théâtre.
Déborah a été mon choix depuis le départ pour Charlotte, et j’ai attendu qu’elle soit disponible pour démarrer le projet. Ce rôle de femme enfant, sûre de son désir, dans l’action et l’énergie de sa révolte me semblait être un beau défi pour elle, qu’elle a relevé avec brio. J’avais confiance dans ses qualités d’improvisation et la justesse de nos échanges quant à l’état amoureux.

J’interviens dans la deuxième partie, celle où à Chicago, en ville, le couple essaie de s’institutionnaliser et que sous les efforts de Harry, chacun travaille à gagner sa vie et finit par « se passer à côté ». J’accompagne au piano hors-champ cette partie andante « aimer travailler » où l’embourgeoisement guette et où Harry finit par comprendre «  en retard » l’absolu de Charlotte.

Pourriez-vous nous parler de la manière dont vous travaillez avec vos comédiens? Travaillez-vous sous forme d’improvisations? Très vite avec de la musique? Comment êtes-vous arrivée à l’érotisme et la musicalité à laquelle vous aspiriez? 

Je travaille librement, je travaille avec mes acteurs en création. Le plateau est un terrain de jeux. Ce sont les acteurs qui portent la parole, la leur et celle de l'auteur. De nombreux passages, surtout des dialogues, ont été réécrits, des extraits d'autres oeuvres de Faulkner ont été insérés, ainsi que certaines phrases de Duras parce qu'elle demeure pour moi incontournable quant à une parole amoureuse, désirante avec cette vague noire. Au-delà des mots, nous avons fait un long travail sur des gestes, des silences, des chuchotements dans le noir, du rituel amoureux, leurs mots d’amour, leurs manières de se toucher, de se cogner, de s’aimer. Cette recherche est un va-et-vient continu entre les improvisations avec les comédiens et le texte de Faulkner. Je travaille rapidement avec le son dans une grande liberté, avec les musiques que j’aime, que je crois pouvoir introduire pour soutenir, dramatiser ou au contrarier l’action scénique. C'est aussi une manière pour moi de parler aux comédiens. 

On a pu lire que vous avez voulu «  rendre sur le plateau la sensualité des éléments, la puissance de la nature traversée »
Ce roman est une cavalcade venteuse. Faulkner précise qu'il n'y a plus d'horaires ni de lois. Ce couple est “comme un attelage emballé à travers une plaine déserte ». Il y a une fonction topique du paysage chez Faulkner. Ni bucolique, ni idyllique, mais fantomatique. Presque fantastique. C'est par le son que la nature rentre sur le plateau et par le bouleversement du plateau et le choix des matières scéniques qui chahutent ce mobilier précaire et impersonnel.

Ce roman est une cavalcade venteuse. Faulkner précise qu'il n'y a plus d'horaires ni de lois. Ce couple est “comme un attelage emballé à travers une plaine déserte ».

« Les palmiers sauvages » « met en scène les deux versants de l’activité artistique : il exorcise ainsi ses peurs en montrant la trivialité du travail et la vanité des illusions financières. » Au travers de Charlotte et d’Harry, Faulkner parle-t-il de lui? Et vous, en tant qu’artiste, comment cette oeuvre vous a-t-elle traversée?  
Les Palmiers sauvages, texte un peu autobiographique et écrit après une rupture, dit que l'amour n'a plus de place. L'amour se transforme en descente aux enfers. On peut se demander si un art d'aimer poussé à son absolu ne devient pas un art de mourir. L'idée d'aimer l'amour m'a touchée dans ce livre. Aimer davantage l'amour que l'autre. C'est une question assez nietzschéenne : comment créer sa vie, son temps, comment tenir une vitalité et ne pas se laisser endormir par des contraintes matérielles ? Faulkner propose un portrait de l'artiste en jeune femme. C'est aussi une sorte d'autocritique amère, après son passage à Hollywood, via le misérable Harry écrivant des romans érotiques bas de gamme pour gagner sa vie. Écrire, travailler, créer, c’est aussi un temps qui échappe à l’autre et donc peut-être la reconquête de quelque chose, et la remémoration qui l’attend en prison est paradoxalement la sortie de la captivité pour Harry.

Les Palmiers sauvages, texte un peu autobiographique et écrit après une rupture, dit que l'amour n'a plus de place.

Les palmiers sauvages

Mise en scène : Séverine Chavrier
Interprètes : Séverine Chavrier, Laurent Papot, Deborah Rouach
Scénographie : Benjamin Hautin
Dramaturgie : Benjamin Chavrier
Lumière : Patrick Riou
Son : Philippe Perrin
Vidéo : Jérôme Vernez
Photos : Samuel Rubio et Alexandre Ah-Kye
Reprise : CDN Orléans/Centre - Val de Loire

Production : Théâtre de Vidy-Lausanne, La Sérénade Interrompue | Coproduction : Nouveau Théâtre de Montreuil | Avec le soutien de : Ministère de la Culture et la Communication, CDN de Besançon, France-Comté, Pro Helvetia - Fondation suisse pour la culture

Dates et lieux des représentations: 

- Les 8 et 9 juin 2018 à Hth , CDN de Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens

- Du 5 au 15 décembre 2018 - Le Monfort théâtre / Théâtre de la Ville
- Du 30 mars au 6 avril 2019 - Théâtre National Wallonie, Bruxellles
- Du 27 mai au 7 juin 2019 - Théâtre National de Strasbourg