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Déjeuner chez Wittgenstein : le charme délétère de la bourgeoisie

Écrit par Christian Kazandjian Catégorie : Théâtre Mis à jour : jeudi 29 mars 2018 10:55 Affichages : 1054

dejeuner Par Christian Kazandjian - Lagrandeparade.fr/ Avec Déjeuner chez Wittgenstein, Thomas Bernhardt gratte les plaies suppurantes des grandes familles : on rit souvent, mais jaune.

Deux femmes, un homme, trois riches héritiers, une fratrie. L’ainée couve le frère, Ludwig le petit dernier, philosophe interné dans un hôpital psychiatrique où il peut donner libre cours à ses excentricités. L’autre sœur s’ennuie, picole un peu trop entre deux rôles au théâtre. Ces trois-là s’aiment, à leur manière –on frôle parfois l’inceste-, se haïssent, se rabibochent. Toujours, ils se retrouvent, entourés des fantômes d’un père, industriel qui leur a légué une immense fortune, d’une mère dont on ne sait pas grand-chose. L’ainée a l’idée de faire revenir au domicile familial le frère. Elle pourra ainsi avoir barre sur lui tout le jour et les nuits. Le déjeuner tourne au grotesque, chacun des trois y joue une caricature de soi : l’homme tourne colérique, cynique, violent parfois, infantile (infantilisé ?), mais paradoxalement sympathique, car paraissant le plus vivant dans un monde figé ; l’ainée pusillanime, tient le rôle de mère aux petits soins, de secrétaire du brillant intellectuel, provoquant l’irritation des deux autres, acceptant toutes les humiliations, comme le ferait une sainte ; la cadette retrouve les caprices de l’adolescence, avec la complicité du frère. Les femmes, ici encore, sont réduites à n’être que les auxiliaires des hommes. On sent chaque instant la catastrophe proche. Elle survient donc. L’apparition d’un figure tutélaire (le directeur de l’hôpital, le pater familias) met fin au tumulte, renvoyant les trois garnements, tête basse, à leur condition de marionnettes, gosses de riches dont on n’admet les débordements que dans l’intimité, sauf si, comme un Ludwig on peut déroger à la règle sous couvert de géniale folie.
On le voit : la pièce de Thomas Bernhardt est, comme l’ensemble de son œuvre, une charge contre l’hypocrisie de la bourgeoisie. Les non-dits, avant l’oubli et le mensonge par omission, sont les ressorts dont usent, au risque de plonger toute une descendance dans la schizophrénie, les classes dirigeantes pour occulter méfaits et vices (pareillement décrits par l’auteur suisse Fritz Zorn dans Mars). Bernhardt est l’une des rares personnalités, en Autriche, qui a osé interroger, par exemple, le passé nazi de son pays.
La voix off de l’autorité, le décor dépouillé, un fauteuil (divan sur lequel la société s’épanche ?), une table, laissent toute son importance à la galerie de peintures qui barre l’horizon de la salle à manger. Des portraits des parents, sans visage, que le trio a effacés, sans pouvoir toutefois se défaire de ces spectres, s’enfonçant, ainsi, chaque jour davantage, dans l’ambiance étouffante des souvenirs, englué dans un monde qu’il ne peut fuir (mais en a-t-il la force ou simplement le désir ?).
Déjeuner chez Wittgenstein relève de la farce tragique. Le rire se fait grincement –on est, sans cesse, confronté à un huis-clos tour à tour calme et déchaîné, tendre et violent. L’engagement des acteurs (Sophie Lajeunesse, Corinne de Montalambert et Nicolas Lakiotakis qui met en scène), secondés par la voix de René Poutou, restitue toutes les nuances du texte dans ce jeu de massacre.

Déjeuner chez Wittgenstein
De Thomas Bernhardt
Adaptation et mise en scène : Nicolas Lakiotakis
Arvec Sophie Lajeunesse, Corine de Montalembert, Nicolas Lakiotakis, René Poutou

Dates et lieux des représentations: 
- Jusqu’au 22 avril 2018 à la Manufacture des Abbesses, Paris 18e (01.42.33.42.03 ; www.manufacturedesabbesses.com)