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Ella : une voix pour les sans-voix…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Théâtre Mis à jour : dimanche 4 mars 2018 19:56 Affichages : 379

EllaPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Ainsi, dans une belle note d’intention, Yves Beaunesne, directeur de la Comédie Poitou-Charentes, évoque sa mise en scène d’« Ella », la pièce de l’Allemand Herbert Achternbusch : « Pour donner voix à cet auteur en colère, je fais le choix de rendre à la mère sa voix… Elle est habitée, traversée, délogée d’elle-même par une foule de voix. Le récit de son exclusion nous saute à la gorge… Les registres de langue oscillent entre le pauvre et le savant en fonction des voix qu’Ella reprend comme un perroquet, le plus souvent inintelligibles pour elle et pourtant bien écoutées et retenues... » Originellement, dans le texte d’Achternbusch, c’est Joseph, le fils d’Ella déguisé en femme, qui parle mais Beaunesne, avec l’accord de l’auteur, fait dire les mots par Ella elle-même pour cette création dans la somptueuse Coursive de La Rochelle avant une mini-tournée en Poitou-Charentes. 

Certes, la pièce d’Hebert Achternbusch- surnommé outre-Rhin « l’anarchiste bavarois »- a déjà été montée en France, c’était en 1996 par la Compagnie Graine de Malice et Ella y laissait libre cours à sa folie dans l’espace clos d’un poulailler mais avec la mise en scène d’Yves Beaunesne, le texte prend une autre dimension. Un texte où le rire côtoie en permanence la tension, le chaos. « Ella », c’est le texte de l’enchaînement rapide et haletant, du fragile équilibre au bord du gouffre… Un texte qu’Yves Beaunesne, pour sa mise en scène, a placé sous les mots de l’écrivain américain Ambrose Bierce (1842- 1914) : « Une patte de lapin peut vous porter chance, mais elle ne l’a pas porté au lapin »… Et voilà le spectateur embarqué dans un lieu qu’on imagine situé en Allemagne, l’époque est floue- peut-être les années de la Deuxième Guerre mondiale puisqu’au fil du texte, il sera fait allusion à un officier nazi. Le décor est on ne peut plus simple, dépouillé : à gauche de la scène une table, une chaise pour Ella, à droite une autre table encombrée de mille et un instruments et autres objets pour l’illustrateur sonore. Au plafond, pour casser l’obscurité, deux cadres qui éclairent chacune des tables…
Place au monologue d’Ella. Les mots vont, pendant près de quatre-vingt-dix minutes, se bousculer. Un long flot qui n’a rien de tranquille- avec des mots qui s’entrechoquent, qui se croisent, qui s’emmêlent. Ella, on lui devine la cinquantaine ordinaire - vêtements banals, visage sans lumière ni bonheur. Au début, elle est assise, et raconte. Se raconte avec les mots, le texte rugueux d’Herbert Achternbusch. Elle regarde le vide, peut-être cherche-t-elle quelque chose au-delà de ce vide… Elle dégueule sa vie, enfance, adolescence, femme mariée- le tourbillon d’une vie de peu, de douleurs, d’humiliations, d’agressions… Vertiges de l’horreur. Maltraitée par son père qui, lorsqu’elle aura 21 ans, la mariera avec un homme de 42 ans- un marchand de bestiaux qui lui fera un enfant, lui enlèvera puis la quittera pour une autre femme, mère elle de cinq enfants. Ella dégueule de désespoir. C’est le trop-plein, tout se bouscule… Tension insoutenable avec cette femme qu’on dit « basse de plafond », « brave », « simple »- tout juste si elle n’est pas tenue pour folle. Mais cracher son désespoir aussi ordinaire que banal en jetant ainsi les mots va-t-il l’ouvrir à une autre vie ?
« Ella », c’est aussi l’étude implacable du monde des « sans dents », des gens de peu (notion chère au sociologue Pierre Sansot). Herbert Achternbusch ne fait pas dans la dentelle- son texte est ciselé au dixième de millimètre. Ça claque, ça cingle, ça bouscule, tous ces rires, toutes ces larmes, toutes ces confidences, tous ces cris… La blessure est profonde, à coup sûr chez Ella elle ne se refermera jamais. Accompagné par l’excellent et discret Camille Rocailleux en maître illustrateur musical, le personnage d’Ella est incarné par la formidable et furieusement perturbante Clotilde Mollet. Comédienne vue au cinéma (entre autres, chez Jean-Pierre Jeunet, Jacques Audiard, le duo Nakache- Toledano, Benoit Jacquot ou encore Coline Serreau), elle habite totalement cette Ella, elle l’a au plus profond d’elle-même et on peut constater, à raison, dans quel état elle navigue quand la représentation est bouclée. Avec ce personnage de femme imaginé et écrit par « l’anarchiste bavarois », Clotilde Mollet fait preuve d’une palette de jeu extrême large : oui, elle joue la comédie mais elle chante, pratique le mime et joue aussi du violon ! En quittant la salle, le spectateur bousculé, perturbé ne peut qu’admettre que, dans ce monde frappé par le vent mauvais, les sans-voix ont trouvé, là, leur voix. Celle portée par Clotilde Mollet…

« Ella » de Herbert Achternbusch
Mise en scène : Yves Beaunesne
Texte français et dramaturgie : Marion Bernède
Avec Clotilde Mollet et Camille Rocailleux
Durée : environ 1h30

Créé le 26 février 2018 à La Coursive – Scène nationale de La Rochelle

Dates et lieux des représentations:

-  Du 26 au 28 février 2018 à  La Coursive - Scène nationale, La Rochelle

- Les 12 et 13 mars 2018 au TAP - Théâtre Auditorium de Poitiers au Centre d’Animation de Beaulieu, Poitiers

- Le 16 mars 2018 à Le Gallia Théâtre - Scène conventionnée, Saintes

- Les 21 et 23 puis 26 au 29 mars 2018 au  Théâtre d’Angoulême - Scène Nationale, Angoulême

© Guy Delahaye