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Requins, caniches et autres mystificateurs : les dérives de la financiarisation de l'art entre paradis fiscaux et blanchiment d'argent

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : samedi 3 mars 2018 12:11 Affichages : 233

canichesPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Il existe désormaix un algorythme (Art.sy) qui a pour fonction de désigner parmi les artistes actuels ceux dotés d'un haut potentiel d'attraction sur le public. De préférence, ce sont eux que proposera à la vente -en ligne, s'il-vous-plaît- Larry Gagosian, un maître dans la vente d'art.

Pour cet Américain, simple exemple incarnant la fièvre de l'art qui règne partout aujourd'hui, il n'y a pas de place pour la loyauté dans ce commerce. Si bien qu'on parle aux States d'artflipper sans scrupules: une oeuvre peut être assimilée à une boule de flipper, ballotée par la logique heurtée du marché, achetée seulement pour être revendue aussitôt avec bénéfice donc vouée à être consommée-niée pour sa valeur marchande telle une action en Bourse.
Un tour de passe-passe dénaturant l'art qui a lieu avec la complicité active de spéculateurs, de collectionneurs, de mécènes, et d'artistes volontiers compromis dans le vaste escamotage comme Andy Warhol ou Jeff Koons. Toute une sphère d'ultra-riches fait la pluie et le beau temps en la matière et, dans l'inter-dépendance pernicieuse qui en découle, chacun joue sa place. La scène se dispute à échelle planétaire évidemment et Jean-Gabriel d'étudier la place de choix que se disputent certains pays sur ce juteux marché, entre l'ultra-riche Qatar et la Chine montante.
Quid de la France? Sur cet échiquier sans règles hors mis l'opportunisme, la France virtuose semble trop peu encline à l'esbroufe pour suivre le rythme impudent des dealers et traders américains. C'est qu'il ne s'agit plus d'inventer comme autrefois l'art, au sens de le découvrir au travers d'un artiste et de son oeuvre marquante sur le strict plan créatif ou esthétique, comme cela a eu lieu quand apparurent les très remarqués et remarquables Impressionnistes. Il s'agit de fabriquer de toute pièce un engouement lucratif à partir d'un prétexte fortuit et contingent, des oeuvres contemporaines somme toute interchangeables en tant qu'artefacts et, pourquoi pas même, reproductibles à l'envi comme un trivial produit industriel.
A croire que n'importe quelle oeuvre s'érige ainsi au statut " artistique" du moment qu'elle "fait l'affaire". A croire que n'importe quelle oeuvre d'art "fera l'affaire" aussi... du moment qu'elle est bien emballée et qu'un petit malin manifeste du talent pour la vendre. Cela s'apprend d'ailleurs, dans les banques notamment, où un service est proposé aux clients les plus riches de sorte que leurs héritiers sachent faire fructifier leur patrimoine sur le marché le moment venu. Il faut bien que tout le monde y gagne.
Sauf l'art peut-être? Malheureux celui qui s'avisera d'émettre des objections contre l'illégitimité ou le mauvais goût des oeuvres plébiscitées par ceux qui ont ainsi intérêt à les voir vendues le plus cher possible, il lui sera rétorqué que l'art doit déranger et sa critique, loin d'intimider les faiseurs de scandale, contribuera à leur succès. Comme c'est facile! A ce compte-là tout est permis et Jean-Gabriel Fredet de souligner les dérives de la financiarisation de l'art entre paradis fiscaux et blanchiment d'argent. Il consacre ainsi plusieurs études critiques sur un état des lieux actuel qui tend à la complicité générale dans l'instrumentalisation de l'art en vue d'un enrichissement financier, et rappelle à ce titre, par exemple, le lien étroit unissant le luxe et l'art autour de la recherche du profit: l'industrie du premier fait appel aux noms en vogue du second pour produire en série des sacs à main, bouteilles de champagne ou autres objets manufacturés que l'artiste n'aura même pas eu à toucher car seule sa "signature" symbolique auréole le produit du coup surévalué en terme de coût mais que des consommateurs privilégiés arboreront comme signe d'élection sociale suprême, alors qu'aucun artiste n'en est l'auteur à proprement parler. Préoccupante priorité donnée ainsi décidément à l'économique sur l'esthétique.

Requins, caniches et autres mystificateurs
Auteur: Jean-Gabriel Fredet
Editeur: Albin Michel
Parution: Septembre 2017
Prix: 22€