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Jean-Philippe Toussaint : et vive les chinoiseries !

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : dimanche 15 octobre 2017 21:26 Affichages : 197

ToussaintPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Et vive les chinoiseries de l’écrivain belge Jean-Philippe Toussaint ! Avec « Made in China », il nous offre un très réussi et curieux objet littéraire, mêlant réalité et fiction, c’est limpide et acidulé… On lit ce qui parait bien plus qu’une envie : « Quand j'écris, je voudrais pouvoir m'abstraire du monde réel pour me fondre dans la fiction ».

Et puis, il y a des mots comme une confidence : « La probabilité qu'un livre achevé ait été écrit exactement comme il a été écrit est quasi nulle. A chaque moment de la création d'un livre, de même qu'à chaque instant de la vie, se présente à nous des choix à faire, des décisions à prendre, qui, selon les orientations qu'on prendra, figeront à jamais l'avenir. On aurait pu faire un autre choix, prendre une autre décision, et la vie alors, ou le livre, se seraient alors engagés dans une autre direction ». Voilà donc une première possibilité de lecture de « Made in China », le nouveau livre de Jean-Philippe Toussaint. Oui, une possibilité de réflexion sur l’art, la création, la littérature, l’écriture… Mais chez Toussaint, écrivain (et aussi cinéaste) belge approchant la soixantaine et réputé pour des textes aussi brillants et indispensables que « La Salle de bain » (1985), « L’Appareil-photo » (1989), « Faire l’amour » (2002), « Fuir » (2005) ou encore « Nue » (2013), ce n’est jamais simple. Lui, l’auteur de l’urgence patiente et de la patience urgente, il prend plaisir à emprunter les chemins de traverse, les impasses, les voies sans issue. Ainsi, et une fois encore avec ce très brillant « Made in China », il déroule un texte où se mêlent réalité et fiction, où s’emmêlent autoportrait, portrait d’un ami, récit du tournage d’un film et réflexions sur le roman. 

Dans un récent entretien à un mensuel littéraire, Jean-Philippe Toussaint a longuement évoqué ce curieux objet littéraire qu’est « Made in China » : « Il y a plusieurs registres dans le livre. C’est à la fois une chronique, un roman, un journal et un essai. De prime abord, il évoque les coulisses du tournage de « The Honey Dress » en Chine. Mais, à la chronique de ce tournage, vient se mêler insidieusement un texte de réflexion théorique sur la création. Et c’est aussi un portrait de mon ami Chen Tong, mon éditeur chinois. Il y a un moment, dans le livre, où je suis très touché par quelques mots qu’il prononce à la fin d’un repas, qui me font ressentir, au-delà des cultures et des langues, ce que peut être la réussite d’une relation professionnelle, et même, plus largement, ce que peut être l’amitié... »
Evidemment, quelques maîtres de la lecture express ont été déstabilisés par ce nouveau livre de Jean-Philippe Toussaint. N’y ont vu qu’un texte brouillon- tant pis pour eux ! Oui, dans « Made in China » comme dans tous les textes de Toussaint, il n’y a pas d’effet de manche, ça ne joue pas dans les pleins et les déliés. Prouver sa technique à l’exemple d’un footballeur qui montrerait sa maîtrise de l’art de la jongle, ce n’est pas le genre de la maison- surtout qu’en la matière, ça se révèle bien souvent totalement inefficace et inutile. Toussaint, c’est une écriture liquide, acidulée, limpide. C’est aussi une écriture qui sait avancer, qui ne se parodie pas…
Avec « Made in China », l’écrivain belge livre aussi quelques beaux moments romanesques- qui, à eux seuls, justifient le temps de lecture. Dans les pages qui racontent Chen Tong, l’éditeur chinois de Toussaint mais aussi de Beckett et de Robbe-Grillet, on déguste une littérature de haute volée et un sens rare de la chose vue et relevée. Dans d’autres comme celles de la préparation à Guangzhou (Canton) du tournage de son film « The Honey Dress » (la fameuse robe de miel qui faisait l’ouverture du livre « Nue »), on se régale de suivre la recherche d’un cheval que Toussaint imagine filmer sur une piste d’aéroport. Et on esquisse un sourire d’effroi dans celles où le cinéaste s’interroge sur la façon de faire tourner un essaim d’abeilles autour du mannequin qui portera la robe de miel… Dans ce livre tout en chinoiseries, Jean-Philippe Toussaint prend un malin (mais très sain) plaisir à s’amuser. Avec lui-même. Avec le lecteur. Tout en précisant : « Même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance ». Et en pensant encore et encore à ce regret de l’auteur : « Je me souviens que j’avais voulu introduire un jour de la musique dans un de mes livres… » Il y arrivera un jour, on fait confiance à Jean-Philippe Toussaint : sera-ce du « made in China » ?

Made in China
Auteur : Jean-Philippe Toussaint
Editions : Minuit
Parution : xx xxxx 2017
Prix : 15 €